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Topic: transversales
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Des silent parties à Nadia Lichtig. (silence, #2)

par arbobo | imprimer | 29nov 2011

Suite de notre série consacrée au silence. Après une longue introduction, on vous parle de casques et de silent party.

Port du casque obligatoire

Le silence, c’est lorsqu’il n’y a rien à entendre ou… lorsque l’on n’entend pas ce qui pourrait être entendu.
De toutes les manières d’interroger notre rapport à la musique, on en retiendra deux qui peuvent à bon droit être rapprochées. Deux formes différentes de ce qu’il est devenu coutume d’appeler les silent parties. Non, ce n’est pas une déclinaison à plusieurs de l’air guitar, qui consisterait à faire de “l’air party” en dansant sans musique (ce qui existe déjà pour de nombreuses prises de vues de films).

On va pouvoir constater que le silence peut être ce qui isole. Le silence, c’est être en dehors, hors du son ou du concert. Hors du collectif.

Silent party

Depuis une dizaine d’années les silent parties émergent et s’installent comme un moment chic proposé par les boîtes d’évènementiel.
Ah, toutes ces soirées en boîte, à hurler à l’oreille de la personne qu’on drague, ou tout bonnement de ses potes. Obligé de se ruiner la gorge pour couvrir le son des enceintes. Et puis quand on vient à fatiguer, nulle part où aller pour reprendre des forces, dehors il gèle et c’est envahi de fumeurs, dedans ça hurle du 95 db en continu.
Et puis tous les lieux ne peuvent pas offrir “3 étages, 3 ambiances musicales” simultanément.

C’est tout cela qu’offre une silent party.  Le casque qu’on a perçu à l’entrée a plusieurs canaux, et le son est diffusé uniquement par les ondes. Pour discuter sérieusement ou sans avoir à forcer la voix, il suffit d’enlever les écouteurs. On réalise alors que ce qui nous parvient est un mélange de frottement de semelles sur le dancefloor, de froissements de vêtements, et de borborygmes mal contrôlés. Devant vous une foule s’agite, danse, se trémousse, sur une musique que vous n’entendez pas.
Mais le casque a plusieurs canaux. Ne soyez pas trop surpris si un couple danse la salsa en même temps qu’un autre danse le rock, et visiblement sur des tempo et rythmes différents. Plusieurs ambiances, oui, mais mélangées sur un seul dancefloor. Un aperçu par là. On perd des repères dans l’espace, des repères tout court, le virtuel a récupéré la réalité.

Si l’on veut juste danser, s’éclater tout-e seul-e, c’est le bonheur. Pour peu qu’on puisse régler le volume (ne rêvez pas trop non plus), les conditions sont réunies. Mais passé le moment d’expérimentation et l’excitation de la nouveauté, on peut déchanter. Car on est nombreux, dans un lieu festif, mais on y est plus seul que jamais. Structurellement seul. Tous, chacun, isolés les uns des autres. Célébration de l’individu. Renoncement festif (mais, joyeux?) à la société, la silent party transforme le “être ensemble” en “être les uns à côté des autres dans un même lieu”.
Pour les voisins, c’est parfait, et ça permet de faire des soirées à peu près n’importe où si le plafond des voisins de dessous est bien isolé. Le son est partout le même, y compris dans des lieux qui seraient un casse-tête pour les spécialistes du live. Oubliez les “reste pas près des enceintes t’es dingue”. Mais oubliez aussi ces moments où, excité par les premières notes d’un morceau, vous communiez du regard avec vos amis et vous exclamez en choeur.

Que cherche-t-on? Une silent party peut difficilement se substituer aux “soirées” habituelles. Elle peut apporter autre chose. Sensibiliser aux risques auditifs, par exemple.
A une époque où il est impossible de lire un article de magazine sans le mot “décalé”, c’est peut-être cela que ces soirées offrent de plus attirant. Leur étrangeté. Ce dérangement dans nos habitudes, dans le regard que nous portons sur des moments, des rituels, sur lesquels nous nous posons peu de questions. Et puis l’effet visuel est séduisant, dès le casque enlevé on assiste à un ballet étrange, comme mû par des ficelles invisibles. Mélanie Manchot a adapté le principe pour la Nuit blanche 2011, avec cours de danse et projection, pour un rendu très doux et très graphique.

Chez soi, on porte plutôt un casque pour ne pas déranger. On regarde la télé pendant que l’autre dort ou est en train de bosser. Eventuellement, on doit travailler sur un son, une vidéo, une interview, et le casque permet de mieux entendre les détails. Il répond à une exigence technique, apporte une qualité d’écoute. C’est bien différent dans une silent party. Mais une autre situation se prête à porter le casque. Qui ne s’est jamais plaint de la qualité du son durant un concert?

Silent gig

Un concert (ou encore un gig, en anglais) avec un casque sur les oreilles? Vraiment? Ce n’est pas de la blague, et une artiste comme Nadia Lichtig, dont on a vanté par ailleurs certains titres, a déjà donné un silent gig, en 2009, pour son album Falseparklocation.

Plus encore que pour les parties, les concerts silencieux ont un pied dans l’art contemporain. On n’est pas dans une performance (quoique, ça peut aussi), mais clairement dans un dispositif. Dans le cas de Nadia Lichtig, les artistes étaient au centre de la pièce dans un cube transparent, insonorisé. Seul moyen de les entendre, chausser un casque. Où sommes-nous? Pas n’importe où : au centre Pompidou, dans un lieu d’art contemporain!

Voilà une expérience qui rappelle les studios d’enregistrement, où l’équipe technique peut choisir de ne rien entendre, et on sait que parfois c’est encore le mieux. Mais étrangement, malgré la ressemblance frappante, on est assez loin des soirées casques.
Déjà, parce que la musique ici n’est pas prétexte (à danser, draguer, s’éclater, voire se pinter), elle est l’objet principal de votre venue. L’entendre au mieux, c’est important. Même si, d’ordinaire, on apprécie d’entendre jouer “pour de vrai”, directement. Oubliez les concerts acoustiques, sans micro.
Ce qui nous amène au concert, c’est un lien possible avec l’artiste. Ce casque, qui nous sépare un peu des personnes avec qui on est venu, peut avoir un fil. On le souhaite, et ce n’est pas sans raison que le cube de Nadia Lichtig est transparent. On la voit, on est reliés à elle par un fil, un cordon. La musique est là, dans nos oreilles, parce que nous avons accepté, noué, ce lien avec elle. Il en surgit une toute nouvelle proximité (moins évidente quand les casques sont sans fil).

Que d’ambiguïtés dans le silence, on l’a vu par ailleurs. Le casque audio n’échappe pas à cette ambivalence. Il peut rapprocher. On avait pourtant cru qu’il n’était capable que de nous isoler au milieu du monde.

Casque à pointe

Le casque à pointe de l’infanterie de Guillaume II avait quelque chose de fascinant. On imagine bien le soldat se muer en bélier humain. C’est un casque double, pour soi (il protège), mais aussi contre les autres (c’est une arme).

Le casque audio prend 2 formes. Le casque audio n’est pas une arme, mais… “Ouvert”, il laisse percevoir les sons extérieurs, et toutes les oreillettes et “ear plugs” font de même. “Fermé”, le casque englobe l’oreille dans une coque et l’isole. Nous y voilà. Le casque comme matériau “isolant”, ce qui est bien agréable contre les agressions sonores du métro, ses crissements et stridulations insupportables. Autre avantage : les filles ont moins à faire semblant pour ignorer les sifflements et feulements grossiers que les machos lancent sur leur passage, autre plaie parisienne.

Constatons l’effet, qu’il soit premier ou secondaire : le casque isole. Paradoxe, il crée un silence qui permet la musique. En annihilant (ou atténuant) les sons environnants, on peut profiter pleinement du son qu’on a choisi, et à un volume moindre que si l’on porte des oreillettes.
Casque = prophylaxie. Il filtre.

Mais dans une société individualiste -et la région parisienne en est souvent une caricature- se séparer des autres est aussi une prophylaxie sociale. Paradoxe : les casques sont de plus en plus fashion, véritables accessoires de mode, plus visibles que jamais. Même s’ils sont devenus particulièrement nombreux, plus communs, les casques “à coque” continuent d’attirer sur soi le regard, même furtivement. Contact. Lien. Dans le même temps, l’isolement, l’isolation phonique, nous extrait. Porter un casque c’est un peu comme marcher dans une bulle transparente. A la fois “avec”, “au milieu” des autres, et séparé.
Les silent parties, finalement, ne font que codifier et délimiter ce mécanisme dans un cadre et un temps donné. En le valorisant.

Galerie : sortez couverts

En 2008, frappé par la multiplication du port du casque en ville, votre serviteur s’est mis à les photographier. Une centaine de clichés ont été publiés sur ce blog annexe, Headphone. Or notre moisson est bien plus vaste, et on l’a poursuivie.
D’où ce portfolio maison, 400 images quémandées, ou parfois à la volée dans la rue ou les transports, dans les commerces quelque fois, au gré de nos pérégrinations.

#1 : silence,  une musique à nulle autre pareille
#3 : les acouphènes ou la redéfinition du silence (par Benjamin Fogel)
#4 : à jamais silencieuse (une nouvelle de Cat Natt)
#5 : Silence, on tourne! Le silence dans les bande-sons



Comments

6 Commentaires


  1. 1 Christophe on novembre 29, 2011 8:36

    Je ne connaissais pas ces silent parties, même si cela semble logique, trop logique : jusqu’où ira l’individualisme ? on écoute seul, on danse seul, à quoi bon le faire au milieu d’autres ?
    et puis ce n’est pas du silence, comme tu le dis, sauf à ne pas écouter son casque et à avoir la chance que personne ne discute.

    Silence party ? Venez au fond des Landes ! (eh encore, il faut attendre que les oiseaux dorment).

    En revanche, le silence gig est beaucoup plus intéressant, non par son silence mais par la drôle d’impression que cela doit apporter, peut-être renforcer la relation entre l’artiste et le spectateur, et peut-être entre les spectateurs entre eux, non ?

    Pour la tournée des casques, je suis heureux du retour des headphones, avec certaines photos magnifiques !

    Bon, allez, je me tais.

  2. 2 arbobo on novembre 29, 2011 11:01

    merci pour les photos ^^

    christophe, il y a aussi des silent gigs moins séduisants, cf le lien dans l’article,
    avec plus de monde et des casques sans fil je suis moins sur du “lien” créé, mais dans le cas de Lichtig j’aurais être là, pour sûr (en plus l’album est bien)

  3. 3 arnaud on novembre 29, 2011 19:40

    c’est chouette tes photos de casque.
    et je n’ai rien à ajouter. Je pense exactement comme Christophe.
    tu as vu mon subtil commentaire de ton article 1 ?

  4. 4 Mmarsupilami on novembre 29, 2011 21:51

    Concernant ceci, j’avoue aussi que je n’avais jamais entendu parler et que je n’en suis pas trop triste. Silent party? Négation du plaisir collectif?
    Il est difficile de commenter sans connaître la suite des articles. Mais comment repositionner ton discours sur le casque par rapport à l’appareil auditif (casque interne qui dissimule la diffusion) ou par rapport au casque “protection” (bouchons, casques de chantier)…
    Sujet(s) passionnant(s)…

  5. 5 Mmarsupilami on novembre 29, 2011 21:54

    Je suis notamment en attente impatiente de la contribution de Benjamin sur cette musique qui détruit et -oh paradoxe- contre laquelle il faut se protéger…

  6. 6 arbobo on novembre 30, 2011 0:36

    meuchi meuchi (et j’ai vu et apprécié, arnaud ^^)

    mmarsu il ne sera plus trop question de casques par la suite, mais il y a tout de même un lien avec l’article d’hier et celui de demain de benjamin : parfois on doit ou on aimerait se protéger de la musique, on parlait de son utilisation comme torture,

    le casque ça peut aussi éviter d’écouter ce qu’on n’a pas envie d’entendre (ce qui sort des écouteurs du voisin de bus, une musique d’ambiance dans un magasin, un artiste de métro dont on n’aime pas le style, etc.)
    Le casque en ville, il isole mais il répond aussi à une réalité urbaine : nos oreilles sont sur-sollicitées, annonces dans le métro, pub jusque dans la rue (et dans les villes moyennes c’est encore pire), crissements du métro sur ses rails, voitures, ventilations des bâtiments…
    Au moins, en écoutant au casque, on se donne un prétexte “positif” (améliorer la qualité du son de ce qu’on écoute) pour se couper de ces sons indésirables, musicaux ou non.

    Je me suis aperçu que je n’ai jamais le silence dans ma tête. Rarement. Il fait nuit, rien ne bouge, je pourrais m’endormir peinard, mais ma mémoire est sonore et mes pensées aussi, je pense “à voix haute dans ma tête” si je puis dire. Et parfois ça me fatigue, surtout quand j’ai une sorte de fond sonore voire une musique tout court qui me court dans le cerveau. Ce n’est pas désagréable, c’est juste un peu fatiguant parfois de ne pas réussir à couper.

    C’est un peu comme avoir un casque à l’intérieur, qui diffuse en continu, mais je ne fais, et je ne me permettrai pas de faire, une comparaison avec les acouphènes.
    Vous verrez à quel point ça n’a rien à voir, benjamin n’a pas fait les choses à moitié.

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