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Topic: blaxploitation
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La peau douce

par arbobo | imprimer | 31août 2006
Le film pionnier, fondateur, du courant blaxploitation, est Sweet Sweetback’s baadasssss song, de Melvin van Peebles, sorti en 1971. Quelques mois avant Shaft, autre emblème de ce genre.

Les moins de 50 ans ont généralement découvert le mot blaxploitation lors de la sortie de Jackie Brown, puisque Tarantino y rend hommage à ce genre et lui emprunte sa plus grande star, la magnifique Pam Grier. Quant-aux amateurs de soul et de funk, ils ont généralement plusieurs bandes originales, dont les musiques ont mieux perduré que les films (Shaft par Isaac Hayes, Superfly par Curtis Mayfield, Trouble man par Marvin Gaye,  The payback par James Brown…). Je reparlerai un autre jour de ce genre de manière plus transversale, mais à tout seigneur tout honneur, aujourd’hui on va parler de la peau douce du dos de Melvin himself (sweetback), qui s’est réservé le rôle principal. Vu le nombre de scènes de cul, tournées “sans trucage”, on devine que Van Peebles a dû prendre autant de soin à faire le casting qu’à truffer son scénario de sexe.

Mal lui en a pris, puisqu’en contrepartie de ses culbutes à répétition, d’une il a chopé une gonorrhée pendant le tournage, de deux

le film a été classé X. En toute logique. Je doute que cela aie nui à la réputation du film. Réputation très excessive, au demeurant.

Voir ce film, pour être franc, est limite une corvée. Mais parmi toutes les merdes qui s’empilent au rayon blaxploitation, celui-ci a le mérite d’ouvrir des portes et de s’autoriser une provocation considérable. Sweetback, joué par le ralisateur, est un prostitué noir, prostitué hétéro mais tout de même prostitué. Le sexe est omniprésent dans ce film, ce qui est traditionnel dans un courant de la littérature afro-américaine  mais surtout dans les films blaxploitation, où le sexe est présenté quasiment comme une caractéristique des noirs par opposition aux blancs. Mais les homosexuels, ici, ne sont pas présentés de manière péjorative. L’ensemble du film est si fabriqué, et son réalisme si bancal, que le folklore dans lequel les pédés noirs sont présentés ici ne peut pas être pris pour une preuve d’homophobie. D’ailleurs dans l’une des premières scènes, Sweetback vient s’accoupler en public durant un show présenté par un travesti et visiblement ils appartiennent au même monde. Sweetback ne connait que cela, de toute façon, c’est un garçon abandonné recueilli crevant de faim vers 10-12 ans par un bordel, où il est dépucelé illico (j’ai jamais prétendu que c’était un film moral ou recommandable, notez bien). C’est le fils Peebles, 13ans, qui joue la scène, à poil, bien collé à l’actrice tout aussi nue et jambes écartées (j’ignore ce qui s’est effectivement passé, et je ne tiens pas à le savoir).

Voilà pour la provocation.  Amené à  assister  au passage à tabac d’un Black Panther, il défonce les 2 flics et les laisse pour morts, entamant une longue cavale qui tient lieu d’intrigue. Plus tard il en exécutera 2 autres de manière sauvage. Pas très bavard, son personnage est tout bonnement sordide. Et le propos indigent, comme dans quasiment toute la blaxploitation.

Cette provocation ne va pas sans symbolique et sans arrière-pensée politique. Le générique de début présente “starring…. the black community”, avant d’énumérer les noms des comédien-ne-s. Juste après, vient la dédicace : “to all the Brothers and Sisters who had enough of the Man”. Traduisez : à tous les Noir-e-s qui en ont trop subi du Blanc. Car sachez, si vous faires un peu attention aux paroles des artistes soul-funk des années 70, que “the man” désigne invariablement “le blanc”. Aussi choquant que ça puisse paraître, cette manière de parler met délibérément le doigt sur la violence du racisme américain et de l’esclavage.  Avec ironie et férocité, les Noirs retournent contre eux la présomption des racistes. C’est le penchant violent d’un discours politique et social, où les artistes jouent un rôle majeur, et dont le volet positif scande “black is beautiful” ou “I’m black and I’m proud”.

Blaxploitation est un mot-valise : “black exploitation”. Au double sens de “exploitation” : certes on dénonce le racisme anti-noirs, mais aussi on fait des films tournés par des noirs, avec des noirs, pour des noirs. La dimension musicale a vite pris le dessus, et les grands studios d’Hollywood ont compris qu’ils pouvaient surfer sur la vague blaxploitation à leur manière (Carwash est un film léger tourné par un blanc, j’y reviendrai), mais ce ne sont donc pas des films blax au sens strict. Auteur, acteur, réalisateur, Van Peebles est partout dans son film. A la manière de Marguerite Durand, qui ne voulait que des femmes dans son quotidien -de la typographe à la journaliste- pour que personne ne puisse dire “si le journal tourne c’est grâce aux hommes qui y sont”, la blaxploitation implique une totale indépendance vis-à-vis des Blancs. Ce n’est pas qu’une question de  liberté de ton, ce choix permet aussi de démontrer que “la communauté” peut se débrouiller par ses propres moyens. Sauf que ça tient plus du hasard ici, Peebles a présenté son film aux studios qui n’en ont pas voulu. Filmiquement on les comprend, mais le film a rapporté 15 millions de $ ce qui les a incité à produire bien d’autres daubes par la suite.

Sweetback est considéré comme le premier film blaxploitation. Il est cité par tous les spécialistes, il est étudié à la fac, alors qu’à l’époque c’était juste un navet violent, provocateur et classé X. On peut comparer en France avec Baise-moi, de Virginie Despentes d’après son propre roman, film moyen mais intéressant et au retentissement politique et militant très important.
Dans son autobiographie, Caetano Veloso, l’un des fondateurs du tropicalisme brésilien, parle du cinéma novo en des termes comparables. Au sujet de Terre en transe, il a des critiques assez rudes d’un point de vue esthétique. Film lourdingue, pas très bien filmé, dit-il. Mais film important, dit-il aussi, nouveau, dérangeant et qui a ouvert des portes. Certaines oeuvres restent importantes non par elles-mêmes mais par ce qu’elles représentent ou ce qu’elles ont permis après elles.
C’est le cas de Sweetback. J’avais la bande originale depuis des années, et maintenant que j’ai vu le film je confirme mon impression de départ : malgré Kool & the Gang, groupe splendide, la BO est nulle. Confuse, mélangeant sons du film et musique dans un brouhaha mal mixé. Effet délibéré? Tentative de réalisme? Peebles, francophone et francophile, a revendiqué pour ce film une filiation avec Jean-Luc Godard, réputé notamment pour son travail sur le son (souvent couvert par les sons “naturels”, comme une voiture qui passe). Mais n’est pas Godard qui veut. Et ce n’est pas parce que Godard a eu l’audace de cette expérimentation qu’elle est nécessairement à imiter (elle a montré ses limites).
En dehors des images imprécises, ou solarisées on se demande pourquoi, le son est donc fautif lui aussi. La même mesure revient constamment, usante, au point qu’on cherche à penser à autre chose. Des phrases du film reviennent souvent en voix off, ainsi que la chanson du film. Ici l’effet est relativement bienvenu, il souligne une certaine éternité de la fuite du personnage, rappelle qu’il est une métaphore. Les paroles sont reprises sur l’affiche ci-dessus : “you bled my momma, you bled my poppa, but you won’t bleed me” (vous avez saigné ma mère, vous avez saigné mon père, mais vous ne me saignerez pas). Ce gospel plus proche de la transe que du funk convient plutôt bien à l’atmosphère du film, violente et délirante.
En deux mots, Sweet Sweetback baadasssss song n’est pas un film à voir, mais un film à connaître. En lire des commentaires est même probablement plus important que son visionnage.


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